Anatomie d’une « solution fondée sur la nature » : la compagnie pétrolière Total, 40 000 hectares de savane africaine qui disparaissent, Emmanuel Macron, une « aide » norvégienne et française à l’élection truquée d’un dictateur, des arbres à brûler, des contacts secrets et des conservationnistes sans voix

Par Simon Counsell, REDD-Monitor, Posté le 16 avril 2021

Le 16 mars 2021, Total — une société française classée au 7e rang mondial pour la production de pétrole — a annoncé son intention de planter une « forêt de 40 000 hectares » en République du Congo, dont l’objectif est de « séquestrer plus de 10 millions de tonnes de CO2 sur une période de plus de 20 ans ». L’entreprise a déclaré qu’elle s’engageait dans le « développement de puits naturels de carbone en Afrique ». Selon elle, la plantation d’arbres sur les savanes des plateaux Batéké « va créer un environnement forestier qui permettra, à terme, d’accroître la biodiversité des écosystèmes ». Mais, en réalité, le projet est purement et simplement une tentative de greenwashing de la contribution majeure de Total au changement climatique et dissimule des dommages écologiques et sociaux probablement graves au niveau local. Derrière ce projet se cache toute un enchevêtrement d’accords louches, de manœuvres géopolitiques et de dissimulation de la part d’organismes internationaux.

L’annonce de Total fait suite à la création, en juin 2019, d’une entité Nature Based Solutions (NBS) (solutions basé en nature) chargée de développer des « puits de carbone naturels » afin de « séquestrer le CO2 issu de ses activités ». C’est l’une des nombreuses sociétés pétrolières, dont Shell, Eni et Equinor, qui soutiennent les solutions fondées sur la nature pour éviter de réduire leurs émissions. Mais l’annonce de Total était attendue depuis longtemps. En 2019, l’entreprise avait acquis un nouveau permis d’exploration pétrolière très controversé dans une région voisine du Congo. La concession de 1,5 million d’hectares (voir la carte ci-dessous) se trouve sous ce qui s’est récemment révélé être le plus grand gisement de tourbe naturelle des tropiques et serait l’un des écosystèmes les plus denses en carbone du monde.

L’exploration et l’exploitation de cette concession entraîneraient non seulement une augmentation des émissions de carbone issues des gisements de pétrole qui y seraient éventuellement découverts là-bas, mais pourraient également perturber et détruire au moins une partie des dépôts de tourbe, et peut-être aussi de la faune. En 2019, Total a commencé à étudier les possibilités d’une sorte de programme de greenwashing pour détourner l’attention de ce nouveau triple coup dur pour l’environnement. Selon la rumeur, l’entreprise envisageait d’acheter d’anciennes concessions forestières en République démocratique du Congo pour s’en servir comme zones de compensation.

En 2019, la position de Total en République du Congo est devenue un peu plus compliquée. Son prédécesseur, Elf, a énormément bénéficié de concessions au large des côtes congolaises pendant près de cinquante ans. Mais les cartes officielles montrent qu’en 2018, il avait acquis deux des dix nouveaux blocs d’exploration pétrolière onshore qui couvrent ensemble une grande partie du nord et de l’est du pays (voir carte). Ces zones sont entièrement entourées d’un patchwork de forêts tropicales humides denses, de zones humides, de tourbières et de savanes naturelles. Elles accueillent non seulement certaines des dernières populations autochtones « pygmées » Aka véritablement traditionnelles, mais aussi plusieurs milliers d’agriculteurs bantous vivant dans la forêt et les plaines.

Malheureusement, ce patchwork naturel a déjà été presque entièrement découpé en concessions forestières et en aires strictement protégées dont des milliers de personnes ont été expulsées. Les plantations d’huile de palme, les mines de diamants et d’or et les nouvelles routes ajoutent à la pression. Les nouvelles concessions pétrolières comme celles de Total, qui s’ajoutent à ce qui est déjà une région hautement conflictuelle, pourraient potentiellement signer l’arrêt de mort de cet habitat d’importance mondiale pour les populations humaines et la faune.

La concession « Koli » de Total, dans l’extrême nord-ouest, a été particulièrement préoccupante pour les défenseurs de l’environnement, et potentiellement problématique pour Total, car elle couvre entièrement le parc national de 4 000 km2 de Nouabale-Ndoki, qui est géré par la Wildlife Conservation Society basée à New York (WCS).

En juillet 2019, la carte officielle des concessions pétrolières montre que Total ne détenait qu’une seule concession onshore, celle de Mokelé-Mbembé, en rose ci-dessus. La concession adjacente, Ngolo, couvre la majeure partie de la réserve communautaire du lac Télé et est détenue par la compagnie pétrolière italienne Eni.

Le deuxième des blocs d’exploration de Total, appelé Mokelé-mbembé (le nom vient du monstre mythique qui habiterait le lac Télé, situé dans de la concession) a été attribué à Total par le ministère congolais des hydrocarbures en juillet 2019. Cette concession correspond à de vastes tourbières qui, selon des scientifiques britanniques, pourraient atteindre près de six mètres de profondeur et contenir des centaines de tonnes de carbone par hectare. Elle couvre également une partie de la réserve communautaire du lac Télé, également gérée par la WCS, qui, selon l’organisation conservationniste, abrite la plus forte densité de gorilles de plaine au monde. La concession Mokelé-mbembé, cependant, nécessitait toujours une « ratification » par le parlement congolais.

La réserve communautaire du lac Télé : l’endroit rêvé pour de l’exploration pétrolière. Ses responsables, la Wildlife Conservation Society, sont restés silencieux sur la menace de Total, mais ont cherché à créer une nouvelle aire protégée à proximité de la nouvelle zone de projet retenue par la Total pour des solutions fondées sur la nature.

Alors que le gouvernement congolais s’apprêtait à céder à Total et à d’autres compagnies pétrolières une grande partie de son territoire mi-2019, les gouvernements français et norvégien cherchaient à lui donner de l’argent, soi-disant pour protéger l’environnement du pays. Dans le cadre de l’Initiative pour les forêts d’Afrique centrale (CAFI), plusieurs centaines de millions de dollars d’aide principalement norvégienne et française avaient déjà été promis à d’autres pays de la région du bassin du Congo, principalement pour des projets douteux et souvent très controversés.

Le 3 septembre 2019, il a été soudainement révélé qu’un accord devait être signé entre la CAFI et la République du Congo lors d’une rencontre à Paris entre le président Macron et le dictateur de longue date du Congo, Denis Sassou-Nguesso.

Le président Macron accueille le président Sassou-Nguesso (également connu sous le nom de « Boucher de Brazzaville »), à Paris, le 3 septembre 2019. Au cours de la réunion, la France a signé un accord pour fournir 65 millions de dollars d’« aide » au Congo pour y « verdir » le développement pétrolier.

Selon la CAFI, 65 millions USD devaient être mis à disposition pour « la protection et la gestion durable des tourbières en République du Congo. […] Ces tourbières sont d’une importance vitale dans la lutte contre le changement climatique, car elles contiendraient près de trois ans d’émissions mondiales de gaz à effet de serre. » Les fonds permettraient également de financer des projets visant à « définir les modalités de planification, d’exploration et d’exploitation des activités minières et d’hydrocarbures lorsqu’elles se déroulent dans l’espace forestier ou tourbeux, afin d’en réduire l’impact ». Greenpeace a rejeté l’accord, jugeant qu’il s’agissait fondamentalement d’un feu vert à des forages pétroliers au milieu des forêts et des tourbières du Congo.

Curieusement, à l’époque, ni la CAFI, ni la France, ni la Norvège n’ont mentionné que Total négociait au même moment pour obtenir enfin une concession pétrolière qui poserait précisément les problèmes que l’argent de CAFI visait en apparence à éviter. Patrick Pouyanné, le patron de Total, a rencontré Sassou-Nguesso au lendemain de la signature de l’accord CAFI, et le président Macron et Pouyanné se sont rencontrés le lendemain. L’approbation d’un accord de partage de la production pétrolière avec Total a été formellement ratifiée par le gouvernement congolais en décembre, quatre mois après l’approbation du paquet d’« aide » CAFI de 65 millions USD.

5 avril 2019 : L’Initiative pour les forêts d’Afrique centrale (CAFI) annonce son intention de fournir un financement de 65 millions USD au Congo

17 juillet 2019 : Le gouvernement du Congo signe un accord avec Total pour le bloc d’exploration pétrolière de Mokelé-mbembé, sous réserve de ratification

3 septembre 2019 : Le président Macron rencontre le président congolais Denis Sassou-Nguesso et signe un accord au nom de la CAFI pour une enveloppe de 65 millions USD d’« aide verte » au Congo

4 septembre 2019 : Le PDG de Total, Patrick Pouyanné, rencontre le président congolais Sassou-Nguesso

5 septembre 2019 : Le président Macron rencontre le PDG de Total, Patrick Pouyanné

31 décembre 2019 : Le Congo ratifie l’accord de partage de la production pétrolière avec Total

1er octobre 2020 : Le Journal officiel du Congo annonce que le président Sassou-Nguesso a accordé une concession de 70 089 hectares à « Forest Neutral Congo »

3 novembre 2020 : Le gouvernement congolais annonce la formation d’un « partenariat public-privé » avec « ForestNeutral Congo », propriété du chef du groupe Forêt Ressources Management, Bernard Cassagne

12 mars 2021 : Total et Forest Neutral Congo signent un accord avec le gouvernement congolais

16 mars 2021 : Total annonce un dispositif de compensation basé sur des plantations

21 mars 2021 : Le président Sassou-Nguesso « gagne » une nouvelle élection truquée

Ainsi, à la fin de 2019, Total avait obtenu sa concession pétrolière de prédilection, et le Congo avait obtenu 65 millions de dollars de financement international ainsi que le prestige et la crédibilité qui l’accompagnaient. Si Total n’a pas eu à faire face à l’impossible tâche de justifier des forages sous le parc national de Nouabalé-Ndoki, l’une des plus prestigieuses aires protégées d’Afrique, il lui restait le problème que sa concession nouvellement acquise était couverte de forêts vierges, de zones humides et de tourbières.

À l’origine, Total a engagé des discussions avec le CIRAD (Centre de recherche agricole pour le développement), l’un des principaux instituts français, sur la façon de verdir ses activités, mais au moins un chercheur de premier plan de cet organisme a estimé que Total ne devrait tout simplement pas effectuer de forages pétroliers dans des zones sensibles au Congo. Total s’est évidemment tourné vers une nouvelle agence pour l’aider à mettre en œuvre son projet, Forêt Ressources Management, partenaire de longue date du CIRAD, un cabinet de conseil étroitement lié au gouvernement français et marqué par une très longue histoire d’accompagnement de l’industrie forestière dans sa destruction des forêts africaines.

Comme cela s’est passé pour des solutions fondées sur la nature dans d’autres régions, on a manifestement supposé que la destruction d’écosystèmes non forestiers, tels que les savanes, pour créer des plantations qui absorbent le carbone serait beaucoup plus facile à présenter comme bénéfique pour l’environnement. Total a affirmé dans son annonce du projet Batéké que « la plantation de deux types d’acacias sur des plateaux sableux, exposés à des feux de brousse récurrents, augmentera à terme la biodiversité de cet écosystème ». En fait, un article publié en 2018 dans BioTropica a décrit les plateaux Batéké en République du Congo comme « l’une des dernières frontières de l’écologie, avec peu d’informations sur sa floristique et sa physionomie. Malgré sa superficie de 89 800 km2 et son importance pour les moyens de subsistance locaux, son écologie et ses fonctions écosystémiques sont mal comprises. »

Les plateaux Batéké : cela semble un endroit idéal à recouvrir de plantations d’arbres non indigènes.

Les détails du projet, y compris qui est responsable de quoi, et même l’ampleur et le lieu exact du projet et en quoi il consistera, sont enlisés dans des informations contradictoires et obscures — d’autant plus que très peu de documents clés, tels que les contrats ou les plans, ont été rendus publics.

L’annonce faite par Total le 16 mars 2021 indique que Total et Forêt Ressources Management (FRM) « ont signé un accord de partenariat avec la République du Congo » pour son projet de 40 000 hectares. Cependant, quatre jours plus tôt, des informations rapportées dans les médias congolais, accompagnées d’une photo d’une cérémonie de signature, indiquaient que « Total Nature Based Solutions (TNBS) » et une société appelée « Forest Neutral Congo » avaient signé un accord avec le ministère pour une « réserve foncière » de 70 000 hectares à Lefini, sur les plateaux Batéké. Le signataire au nom de « Forest Neutral Congo » était Bernard Cassagne, fondateur et PDG de FRM. Selon le Journal officiel du Congo du 1er octobre 2020, une concession de 70 089 hectares avait déjà été accordée à Forest Neutral Congo, une société jusqu’alors inconnue, par le président Sassou-Nguesso en août 2020. Un « partenariat public-privé » entre le gouvernement congolais et « Forest Neutral Congo » a été annoncé en novembre 2020, affirmant que l’entreprise aménagerait 50 000 hectares. La répartition précise et complète du capital de « Forest Neutral Congo » n’est pas connue, et les détails de celles-ci ne sont pas disponibles publiquement.

Outre l’annonce de Total sur les entités concernées par le projet, le reportage du 12 mars 2021 contenait des informations qui ne figuraient pas dans le communiqué de presse « nouvelle forêt » de Total trois jours plus tard : le projet inclurait une scierie et une usine de déroulage de bois pour « fournir à Brazzaville 32 000 m3 cubes de contreplaqué et 40 000 m3 de sciages » par an. Il y aura également une centrale électrique de « cogénération » de 2,5 MW, vraisemblablement alimentée par le bois qui n’a pas été transformé en planches ou en contreplaqué.

La carte fournie dans le Journal officiel pour la concession de Forest Neutral Congo, qui semble être la base réelle de la « forêt » de Total, montre qu’elle est presque contiguë à la réserve de chasse de la Léfini (représentée ci-dessus en vert foncé — une autre aire protégée dans laquelle WCS est impliquée) sur deux côtés. Aucune étude ne semble avoir été réalisée sur l’impact probable de la création d’un nouveau pôle de développement économique si près de la réserve.

Les espèces d’acacias à croissance rapide que Total envisage de planter ne sont pas originaires du Congo, ni même d’un quelconque pays africain, mais d’Australie et d’Asie du Sud-Est. Les arbres qui ne seront pas transformés en bois seront brûlés pour produire de l’électricité, vraisemblablement pour alimenter l’usine de sciage et de contreplaqué. (Les habitants de la région auront peut-être la chance de recevoir du bois quelques chutes de bois pour faire cuire leur dîner.) Bref, si Total et ses services de relations publiques prétendaient effrontément que leur entreprise créait une « forêt » de 40 000 hectares, ils vont en fait détruire une partie d’un écosystème de savane naturelle largement inconnue pour créer une exploitation forestière intensive de 40 000 hectares d’espèces non indigènes avec les installations de transformation du bois associées.

Même si les plantations survivent aux « feux de brousse récurrents » qui caractérisent les plateaux Batéké, leur transformation finale en planches ou en bois de feu signifie que les avantages de la séquestration du carbone sont, bien entendu, à très court terme, négligeables, ou même négatifs. La végétation indigène devra être défrichée pour faire place aux plantations, et tout le carbone contenu dans le sol est susceptible d’être perturbé par la récolte cyclique des arbres, probablement avec des engins lourds. Néanmoins, Total affirme que le projet générera « des crédits carbone, certifiés par des organismes indépendants, qui lui permettront de réduire ses émissions nettes de CO2 ».

L’entreprise affirme qu’« un fonds de développement local soutiendra des initiatives sanitaires, nutritionnelles et éducatives au profit des villages voisins ». Le fait qu’il existe des « villages voisins » suggère que les terres sont actuellement utilisées par ces villages. Un projet de la Rainforest Foundation UK, il y a quelques années, sur la lisière nord-est des plateaux Batéké, a révélé que, comme presque partout ailleurs dans le bassin du Congo, les terres communautaires coutumières sont principalement contiguës. Il semble probable que toute la zone du projet soit revendiquée en vertu du droit coutumier et utilisée pour la collecte, la chasse et éventuellement l’agriculture de subsistance en rotation. En outre, les cartes montrent que de nombreuses zones des plateaux Batéké sont habitées par des populations autochtones « pygmées ».

Le site internet MappingForRights de Rainforest Foundation UK montre la présence probable de peuples autochtones (zone grisée) sur une grande partie des plateaux Batéké (la zone vert clair/jaune ci-dessus) en République du Congo.

Hormis la vague mention par Total des « communautés voisines », rien n’a été dit sur la localisation de ces communautés, le nombre de personnes qui y vivent, leur dépendance à l’égard des terres ou, surtout, si elles ont même été informées du projet. Même si les occupants locaux utilisent les terres et revendiquent des droits coutumiers sur celles-ci, il n’existe aucun droit dans la loi congolaise de faire respecter un tel droit foncier. Toutes les terres sont techniquement la « propriété » de l’État. Si Total ou un autre partenaire du projet se voit octroyer une « concession » par l’État congolais, tous les habitants peuvent tout simplement être expulsés. Aucune information n’indique que Total envisage de consulter ou de dialoguer avec les populations locales, ou de respecter leurs droits fonciers.

Denis Sassou-Nguesso — que l’on voit ici lors d’un défilé militaire en 2019 — est l’un des plus anciens dictateurs du monde, puisqu’il est resté au pouvoir pendant 37 des 42 dernières années. Le projet Total, un événement majeur pour le pays, a été annoncé à peine cinq jours avant les élections nationales du 21 mars, au cours desquelles Sassou-Nguesso a « remporté » un nouveau mandat de cinq ans à la présidence en obtenant 88 % des voix. Le réseau internet du pays a été coupé pendant trois jours au cours de la période électorale cruciale.

Curieusement, la Wildlife Conservation Society — la principale présence du secteur de la conservation en République du Congo — n’a rien dit publiquement sur la concession pétrolière de Total qui menace sa réserve communautaire du lac Télé, ou sur le programme de compensation de l’entreprise dans la savane. La WCS dit à propos des plateaux Batéké qu’il s’agit d’un « paysage unique pour l’Afrique centrale. Dominé par un ancien système de dunes de sable géantes, le terrain est couvert d’herbes hautes et de zones de savane boisées séparées par de fines lignes de forêts galeries denses, et plusieurs vallées fluviales bleu turquoise […] qui abritent une biodiversité intéressante que l’on ne trouve nulle part ailleurs dans le bassin du Congo. »

La WCS a peut-être appris de l’expérience passée qu’il vaut mieux ne contester aucune initiative du gouvernement despotique congolais. Au lieu de défendre la faune désormais menacée à la fois dans la concession pétrolière de Total et sur le site de compensation, un site web de WCS explique que l’organisation « aide actuellement le gouvernement du Congo à cartographier la biodiversité [des plateaux Batéké], dans l’objectif final de créer un parc national ». Le projet de nouveau parc de Bambama-Lékana, que la WCS souhaiterait voir couvrir 5 300 km2 de savane à l’ouest de Léfini, pourrait peut-être devenir une « compensation » WCS pour la « compensation » de Total. Bien sûr, cela signifierait que les populations humaines de Batéké pourraient s’attendre à être expulsées d’encore d’autres terres, comme cela s’est passé quand la WCS a aidé à établir d’autres parcs nationaux au Congo.

Le projet Total sur les plateaux Batéké au Congo met en évidence bon nombre des problèmes graves susceptibles de survenir au nom des « solutions fondées sur la nature », la notion selon laquelle les systèmes prétendument « naturels » peuvent absorber le dioxyde de carbone émis ailleurs qui modifie l’atmosphère. Ce projet risque d’être une catastrophe environnementale et peut-être sociale, et d’avoir peu ou pas d’impact positif sur le changement climatique. Il dissimulera les énormes émissions de gaz à effet de serre que Total continue de produire, ainsi que sa concession pétrolière potentiellement très destructrice située à proximité, au Congo.

Mais tout le concept des solutions fondées sur la nature a été à l’origine concocté par l’industrie de la conservation — notamment la Wildlife Conservation Society — et envisagé comme un moyen de vendre des crédits carbone provenant d’aires protégées, et ainsi de générer des fonds pour créer encore plus d’aires protégées. L’idée plaît beaucoup aux grands pollueurs comme les compagnies pétrolières, ainsi qu’aux gouvernements des pays riches qui veulent éviter les décisions politiques difficiles nécessaires pour réduire rapidement la consommation de combustibles fossiles. Dans le scénario créé en 2017 par The Nature Conservancy dans lequel les solutions fondées sur la nature représentent 37 % de l’atténuation des changements climatiques d’ici 2030 — une affirmation largement reprise par l’industrie de la conservation et certains décideurs — environ vingt mille projets de plantations similaires à celui de Total devraient être mis en place presque immédiatement, couvrant environ 800 millions d’hectares de terres.

Le projet de Total au Congo est peut-être horrible, mais ce ne sera certainement pas le dernier des monstrueux rejetons engendrés par le mariage d’intérêt entre l’industrie de la conservation et celle des combustibles fossiles.